Faux laguiole croix du berger

Les couteaux Laguiole : le vrai du faux

Tout le monde connaît les couteaux Laguiole. On parle même parfois « d’un laguiole » pour désigner un couteau de poche, au même titre qu’un Opinel. Toutefois, quand on creuse un peu, il nous est plutôt inconnu… Le marché français n’est-il pas en effet inondé de faux Laguiole trompant la plupart des consommateurs ? Autant de copies et de contrefaçons de ce couteau de poche sachant bluffer le commun des mortels. Autre signe qui trahit notre méconnaissance du sujet : la prononciation du nom de ce couteau. Il faudrait en effet (scoop!) prononcer « layole » pour être dans le vrai !

Sans plus attendre, nous allons ici nous pencher sur ce couteau produit dans le village éponyme dans l’Aveyron, mais aussi à Thiers dans le Puy-de-Dôme. Quelle est l’histoire de Laguiole ? Pourquoi la « marque » Laguiole n’est-elle pas protégée ? Comment reconnaître un vrai Laguiole par rapport à un faux ?

Les couteaux Laguiole n’auront bientôt plus de secret pour vous !

Laguiole G David - WolfBlur / Pixabay
Couteau Laguiole G. David – – WolfBlur / Pixabay

Histoire de Laguiole

Les origines du couteau Laguiole sont un peu floues… Toujours est-il qu’il est bel et bien né à Laguiole, village de 1200 âmes du Massif Central situé sur le plateau de l’Aubrac… Là où l’on produit le célèbre Aligot ! Ses débuts balbutieront aux alentours des années 1830 quand les premiers couteliers s’installeront au village : Casimir-Antoine Moulin et Pierre-Jean Calmels. Entre ces deux couteliers, la paternité du couteau pliant est particulièrement discutée.

La première lame yatagan

Originellement, le laguiole présentait une forme droite et une lame bourbonnaise (Drop-point). Ce n’est qu’en 1860 que la célèbre lame Yatagan fera son apparition. L’idée aurait été apportée d’Espagne par des scieurs d’Aubrac coutumiers des emplois saisonniers en Catalogne. Ces derniers auraient en effet apporté dans leurs bagage le couteau Navaja espagnol connu pour sa lame yatagan. Cette lame, ressemblant quelque peu au sabre turc du même nom, aurait ensuite inspiré les couteliers locaux.

La mouche ou l’abeille au bout du manche Laguiole

A cette époque (1860), ce couteau était sommaire : peu de guillochage, pas de mitre, pas de croix sur le manche et surtout, pas d’abeille ! La « mouche » était lisse et présentait des formes diverses, comme des carrés, des losanges… Mais au fait, qu’est-ce qu’une mouche ? En coutellerie, il s’agit d’un terme technique désignant la partie métallique située à l’extrémité du ressort servant à arrêter la lame en position ouverte.

Ce n’est qu’au début du XXème siècle que les ressorts de blocage de lame comporteront un guillochage à la lime, et que les mouches s’égaieront. Elles prendront des formes d’animaux, de fleur de lys, ou de trèfle. L’abeille apparaît également à cette époque… Une simple fantaisie de coutelier qui passera à la postérité ! Entre temps, en 1880, les premiers tire-bouchons s’ajoutent au couteau pour les sommeliers.

En ce qui concerne cette fameuse mouche, cette dernière était originellement forgée avec le ressort, d’un seul tenant. Ce n’est que dans les années 1930 que nous verrons apparaître des mouches soudées. Aujourd’hui, les couteaux à mouche ou abeille forgée s’apparentent à des modèles de luxe.

L'abeille Laguiole
La marque à l’abeille – mouche soudée

Des couteaux laguiole à Thiers ?

Après la Première Guerre mondiale, la production des couteaux cesse dans le village de Laguiole. La tradition sera toutefois préservée grâce à certains fabricants de Thiers. Ils en avaient d’ailleurs l’habitude depuis bien longtemps : le succès du couteau avait déjà mis en difficulté les couteliers aveyronnais dès le début du XXème siècle. Ils faisaient alors appel aux couteliers thiernois pour leur prêter main forte. Ces derniers fabriquaient donc des couteaux « à façon », c’est à dire, sous le nom de laguiole et à la commande .

Ce n’est qu’en 1987 que le village de Laguiole souhaitera reprendre pleinement la main sur la production avec la création de l’entreprise « Forge de Laguiole ». Bien entendu, il devenait impossible de rendre à César ce qui appartenait à César…Thiers continuera à produire ces couteaux. La capitale française du couteau n’avait-elle pas contribué à sauver ce célèbre pliant ?

Les légendes autour de ce couteau pliant

Comme tout objet séculaire, le couteau laguiole a son histoire. Mais certains faits relèvent davantage de la légende et de la croyance populaire.

Parmi celles-ci, citons :

  • L’origine de l’abeille, symbole de Napoléon III. L’empereur aurait accepté que les couteliers utilisent l’abeille comme symbole en remerciement de la bravoure des aveyronnais au combat. Or, la première véritable abeille n’apparaîtra qu’au début du XXème siècle !
  • Les épingles ornant certains manches des « couteaux à l’abeille » sont parfois disposées en forme de croix chrétienne. On surnomme cette croix la « croix du berger ». La légende voudrait que les bergers auvergnats isolés priaient en plantant leur couteau dans la terre ou dans le pain de sorte de faire face à la croix. Le manche du laguiole classique, souvent en bois d’olivier, rappellerait également l’épisode biblique succédant à la cène, lorsque Jésus priait sur le mont des oliviers. Or, la fameuse croix ne serait apparue que dans les années 1950 ! Ce n’est donc que pur marketing.
Croix chrétienne sur manche de couteau
La croix du berger sur un manche de Laguiole en olivier

Pourquoi la marque laguiole n’est-elle pas protégée ?

C’est une question que l’on se pose toutes et tous face à la multitude de contrefaçons chinoises qui pullulent en toute légalité sur le marché. Spoiler : la réponse est que Laguiole, s’agissant des couteaux, n’est pas une marque, mais une appellation générique utilisable à priori par tout le monde. Mais revenons un peu en arrière, aux origines d’un véritable feuilleton juridique au centre duquel le couteau laguiole fit énormément parler de lui.

Une Appellation d’origine ?

Tout commence avec les signes d’Appellations d’origine créées en France en 1900. Nous distinguons les AO simples et les AOC (appellation d’origine contrôlée). Ces signes d’origine et de qualité auraient pu venir protéger le couteau Laguiole. Or, ces dispositifs n’étaient valables que pour les produits agro-alimentaires. En 1992 l’Europe met également en place les AOP (Appellations d’Origines Protégées). Mais ces protections ne concernent toujours pas les produits artisanaux ou industriels hors nourriture et boissons.

Ou une marque ?

Au cours du XXème siècle, une marque  aurait bien été déposée, mais elle ne fut jamais renouvelée. Ces couteaux étant fabriqués de longue date par de nombreux artisans couteliers, aucun d’entre eux n’aurait songé à se tailler la part du lion en protégeant la marque Laguiole pour lui seul. Cette dernière relevait en effet davantage d’une AO.

Un homme d’affaires originaire du Val de Marne ne se fit toutefois pas prier. Il enregistra la marque dès 1993 dans 38 classes différentes, ce qui lui permit de vendre non seulement des couteaux laguiole, mais aussi des barbecues, du linge de maison, des briquets… Sa stratégie ? Accorder des licences à l’étranger, mais aussi à certaines entreprises françaises. C’est ainsi que l’on vit le marché s’inonder de « vrai-faux laguiole » asiatiques, ou des « contrefaçons made in France ».

En 1997, le village de laguiole, s’estimant victime de parasitisme économique, initie une bataille juridique. Il sera débouté de sa demande, le tribunal estimant que le village n’est connu que grâce à ses couteaux, et non l’inverse. La pilule est difficile à avaler, mais les recours se multiplieront.

C’est pourquoi la justice aura de nouveau à se prononcer un peu plus tard. Elle arguera que laguiole était devenu en quelque sorte un terme générique pour désigner un couteau, et que la commune ne pouvait revendiquer la protection de ce terme. En parallèle, il devenait également impossible au propriétaire de la marque de la défendre dans le domaine de la coutellerie. C’est pourquoi, le 19 septembre 2012, le village s’est débaptisé symboliquement pour protester contre un jugement acceptant l’utilisation de la marque « Laguiole » pour des objets non fabriqués localement.

Notons que la marque avait été également déposée au niveau européen et que certains coutelier français 100% Laguiole étaient ironiquement poursuivis pour contrefaçon. Fort heureusement, la marque européenne Laguiole fut annulée en 2014 suite à l’action en justice des artisans aveyronnais. Mais cette interdiction n’est valable que pour la vente de couteaux et de couverts…

En résumé, la marque continue d’être protégée pour plein d’autres produits et services. Pour ce qui est de la coutellerie, la marque n’existe pas et ne saurait exister. En conséquence, il n’existe pas de « véritables laguioles ». Seuls les estampilles sur le couteau permettent de renseigner l’acheteur sur la provenance de celui-ci (lieu de fabrication, artisan…).

Mini Laguiole porte-clef
Porte clef Laguiole sans nom d’artisan

Vers une IGP ?

Pour contrer les lacunes des AO, AOC et AOP, la loi Hamon du 17 mars 2014 créa les IGPIA (indications Géographiques Protégeant les Produits Industriels et Artisanaux). Une bonne nouvelle pour les artisans aveyronnais et thiernois ! En effet, les IGPIA permettent de se développer malgré l’existence d’une marque antérieure reprenant le/les mêmes signes, sauf si cette marque prouve qu’elle est à l’origine exclusive de la réputation du produit… Ce qui n’est pas le cas. De plus, nous l’avons vu, laguiole ne peut plus exister en tant que marque, le terme étant qualifié de générique.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, l’histoire de la protection de Laguiole n’est pas terminée. Le ministère de l’Artisanat est en effet en train d’étudier un projet d’indication géographique protégée réunissant les couteliers traditionnels issus de Thiers et de Laguiole. Un projet qui a bien sûr pour but de contrer (enfin!) les importations asiatiques tout en réunissant les deux territoires historiques de fabrication du célèbre couteau.

Affaire à suivre !

Comment reconnaître un vrai Laguiole d’une contrefaçon ?

A la lecture de la précédente partie, vous aurez compris que le marché français comporte plus de copies que de véritables Laguiole. Comment reconnaître les vrais des faux ?

Vous aurez également compris que la marque laguiole n’existant pas, il n’existe pas non plus de vrais ou de faux Laguiole juridiquement parlant. En effet, s’agissant d’un nom générique, n’importe qui peut en pratique mettre le nom Laguiole sur un couteau, peu importe sa forme ou sa provenance.

Reformulons donc notre question : comment reconnaître un véritable couteau laguiole conçu par un artisan-coutelier de Laguiole ou de Thiers ? Par extension, comment détecter un « laguiole » de mauvaise qualité provenant d’Asie ? Enfin, comment reconnaître un laguiole made in France bas de gamme et non conçu dans le respect de la tradition ?

Ceci étant dit et clarifié, penchons nous donc sans plus attendre sur les indices et critères à vérifier pour « reconnaître un vrai Laguiole d’une contrefaçon ».

Faux laguiole croix du berger
Laguiole « Croix du Berger »: pas de nom de coutelier, rivets non-alignés et système de blocage de lame – crédit: jackmac34/Pixabay

Le nom de l’artisan accompagnant le terme Laguiole

Un couteau mentionnant uniquement sur sa lame ou sur son manche le terme Laguiole constitue forcément une copie, une contrefaçon… Soit un laguiole fabriqué au mieux en France, ailleurs qu’à Laguiole ou à Tiers, de manière industrielle. Au pire (et dans la plupart des cas), en Chine.

Les couteaux d’Artisans présentent toujours sur la lame leur nom gravé. Quel coutelier ne signerait pas son travail ? A noter que si Laguiole ne peut pas être protégé en tant que marque, le nom du créateur l’est. Quelques exemple d’artisans/marques reconnus : G.David, Fontenille Pataud, Forge de Laguiole, Laguiole en Aubrac, Honoré Durand, coutellerie Calmels…

Un certificat de garantie

Chaque couteau produit par un artisan est accompagné d’un certificat de garantie. Il peut également être accompagné d’un certificat d’authenticité numéroté pour les couteaux les plus précieux.

Attention, cet indice est à manier avec précaution. Certains fabricants peuvent émettre un certificat de garantie portant leur adresse, sans pour autant produire de « vrais Laguiole ». C’est le cas des entreprises françaises produisant de « faux Laguiole » en série. De facture modeste, ces couteaux peuvent toutefois bénéficier d’une garantie commerciale.

Pochette en cuir deux Laguiole et fusil
Pochette cuir et double laguiole et fusil à aiguiser. Une belle présentation pour des… contrefaçons!

Le prix du couteau

Un couteau d’artisan est le fruit d’un savoir-faire précieux. C’est aussi du temps passé, une entreprise et des charges à payer… Le prix d’un Laguiole véritable entrée de gamme se situe donc aux alentours de 50/60 minimum. Le tarif monte ensuite selon la matière employée pour le manche, la qualité de la lame, la qualité de la mouche pouvant être forgée ou soudée…

Si vous voyez en vitrine un tel couteau à 15€… Fuyez ! Si à la fête foraine on vous propose de gagner un Laguiole, aussi beau soit-il, fuyez !

Bien sûr, le prix ne fait pas tout. Certains commerces, peu scrupuleux, n’hésitent pas à acheter de faux couteaux pour quelques euros afin de les revendre pour une quarantaine d’euros ! Pour ce faire, il suffit d’un beau coffret cadeau, d’une belle mise en valeur, d’une gravure personnalisée sur la lame… Et hop, bien emballé, c’est pesé !

Laguiole L'Eclair avec étui en coffret
Coffret Laguiole l’éclair – une copie de Laguiole bien présentée!

La qualité du produit et les matériaux qui composent le couteau

Un coutelier de Laguiole ou de Thiers prend soin du produit. Ainsi, un vrai laguiole comporte des finitions soignées. La lame n’a pas de jeu, le manche est ajusté, la lame est bien centrée dans le manche à la fermeture du couteau… Il demeure toutefois quelques nobles imperfections, signes que le couteau constitue le fruit de l’artisanat et non d’une chaîne de montage.

Autre point : ces couteaux sont des couteaux haut de gamme qui emploient des matériaux hauts de gamme. Si vous rencontrez un tel couteau à manche plastique ou caoutchouc, fuyez ! Idem si on vous propose six couteaux de table laguiole aux manches multicolores… Du toc et rien que du toc !

Les couteaux véritables présentent bien souvent un manche en corne, en olivier, en genévrier, en bois de rose…

Pour ce qui est de la lame, cette dernière est bien souvent réalisée en acier inox ou en acier Sandvik 12C27. Un couteau laguiole comportant des traces d’oxydation n’est pas bon signe. Autre chose : en sortie d’usine, un couteau traditionnel coupe assez bien. Il continue à bien couper pourvu qu’on l’affûte bien. Un couteau neuf coupant peu est forcément une contrefaçon.

Enfin, sachez qu’un maître coutelier respectueux de la tradition ne fabrique pas de couteau dentelé. Un couteau Laguiole à micro-dents est forcément un faux.

Faux laguiole
Laguiole Bougna: inconnu au bataillon! – 931527 / Pixabay

La disposition des rivets

Entre la structure du couteau, les platines et ses plaquettes de manche, des rivets viennent maintenir le tout. Les rivets d’un vrai Laguiole traditionnel sont parfaitement alignés. Les contrefaçons asiatiques présentent quant à elles des rivets non-alignés. Le rivet central vient en effet généralement en haut. Un procédé permettant de rendre le montage plus aisé et de faire des économies.

Le cran forcé

Un Laguiole est un couteau à cran forcé. C’est à dire qu’il ne dispose pas de cran d’arrêt ni autre système de blocage de lame. C’est en effet le ressort qui retient la lame ouverte. Il suffit de forcer un peu à l’aide d’une simple pression pour fermer le couteau.

Un tel couteau disposant d’un système de blocage de lame de type virole, linerlock ou backlock est forcément une copie !

Manche Laguiole
Un cran d’arrêt lockback sur un Laguiole?

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